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 CONSÉQUENCES DÉMOGRAPHIQUES ET ÉCONOMIQUES
DE L'IMMIGRATION INTERNATIONALE DANS LES PAYS DÉVELOPPÉS

ET PLUS PARTICULIÈREMENT EN AMÉRIQUE DU NORD :

 

UNE REVUE DE LA LITTÉRATURE

 

Ayéko Appolinaire TOSSOU

juin 1998

 


 

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS

RÉSUMÉ

INTRODUCTION

1 - RELATIONS ENTRE IMMIGRATION, POPULATION ET ÉCONOMIE

1.1 - IMMIGRATION ET POPULATION

1.1.1 - Quelques concepts importants
1.1.2 - Immigration et dynamique de la population

1.1.3 - Conclusion

1.2 - IMMIGRATION ET ÉCONOMIE

1.2.1 - La décision de migrer
1.2.2 - Immigration et modèles de croissance économique
1.2.3 - Conclusion

1.3 - PROBLÈMES EMPIRIQUES

1.3.1 - Les données, les définitions, les hypothèses et leurs problèmes
1.3.2 - Les effets d'âge, de cohorte et de période
1.3.3 - Effets d'endogénéité et compétence de l'immigrant
1.3.4 - Conclusion

2 - IMPACT DÉMOGRAPHIQUE DE L'IMMIGRATION INTERNATIONALE

2.1 - IMPACT DÉMOGRAPHIQUE AUX ÉTATS-UNIS

2.2 - IMPACT DÉMOGRAPHIQUE Au Canada

2.3 - QUELQUES PARTICULARITÉS DU QUÉBEC ET DE MONTRÉAL

2.3.1 - Le contexte du Québec par rapport au Canada
2.3.2 - Études démographiques sur le Québec et sur Montréal

2.4 - IMPACT DÉMOGRAPHIQUE DANS LES PAYS DE L'UNION EUROPÉENNE

2.4.1 - Exemple de la France
2.4.2 - Exemples de l'Allemagne et du Royaume Uni

2.5 - CONCLUSION

3 - IMPACT ÉCONOMIQUE DE L'IMMIGRATION INTERNATIONALE

3.1 - CAS DES ÉTATS-UNIS ET DU CANADA

3.1.1 - Aux États-Unis
3.1.2 - Au Canada et au Québec

3.2 - PROBLÉMATIQUE POUR LES PAYS DE L'UNION EUROPÉENNE

3.2.1 - Le problème de l'intégration socio-économique des immigrants
3.2.2 - Exemple spécifique de l'Allemagne

3.3 - CONCLUSION

CONCLUSION GÉNÉRALE

RÉFÉRENCES

ANNEXES


AVANT-PROPOS

Ce travail se base sur la littérature relativement abondante des années 1980 et surtout 1990. Il fournit un large tour d’horizon des principales relations entre l’immigration internationale, la population et l’économie dans les principaux pays développés à forte immigration internationale. Une attention particulière a été accordée aux cas des États-Unis et du Canada, avec des détails encore plus ciblés pour la province de Québec et pour Montréal.

L’auteur mène actuellement ses recherches doctorales en démographie à l’Université de Montréal. Son projet de recherche a pour titre : "Impact démographique et économique de l’immigration internationale a Montréal". Il travaille sous la direction de Norbert ROBITAILLE, professeur de démographie au département de démographie de l’Université de Montréal et de Marc TERMOTE, également professeur de démographie dans ce département et à l’INRS-Urbanisation. Le document qui suit est une nouvelle version du texte soumis à titre d’examen général de synthèse dans le cadre de ce programme de doctorat.


RÉSUMÉ

Chaque année, l’entrée nette des immigrants internationaux dans les pays développés accroît directement les effectifs totaux et par groupe d’âge des populations d’accueil. Elle permet de retarder l’échéance de la décroissance prévisible de ces effectifs, due à la faible fécondité, souvent bien en deçà du seuil de remplacement de 2,1 enfants par femme. Malgré la moyenne d’âge à l’entrée plus jeune que les natifs et à cause des effectifs relativement plus faibles, ces immigrants influent cependant peu sur la pyramide des âges de la population totale. Mais ils contribuent par ailleurs aux naissances du pays hôte. La part des immigrants dans les naissances a fortement augmenté au cours des dernières décennies, non seulement à cause de la baisse de la fécondité dans les pays ! d’accueil, mais aussi parce que la composition "ethnique" des flux d’immigrants a beaucoup changé en faveur des pays du tiers monde connus pour leur forte fécondité. Cette part est parfois très importante dans certaines localités. Hormis les naissances, l’autre apport démographique indirect concerne la concentration des immigrants dans les principales villes du pays hôte dont ils contribuent à augmenter l’importance relative. C’est le cas de Toronto, Montréal et Vancouver pour le Canada, de New York, San Francisco et Miami pour les États-Unis et de l’Île-de-France, Rhône-Alpes et Provence-Côte-d’Azur pour la France. Cette concentration leur permet plus facilement de reproduire certains aspects sociaux de la vie d’immigrant, d’amplifier leur pouvoir politique et d’accroître ainsi leur visibilité aux yeux des natifs.

En matière économique, il n’existe aucune théorie pertinente ni aucun modèle unique pour rendre compte des relations très complexes entre économie et immigration. La littérature traite surtout de l’impact des immigrants sur le salaire et l’emploi des natifs. C’est le cas en particulier pour les États-Unis et le Canada où les nombreux résultats empiriques convergent vers la même conclusion. Celle d’un impact faible, statistiquement non significatif. Mais l’idée largement répandue selon laquelle les immigrants viennent ravir les opportunités d’emploi des natifs et accroissent leur taux de chômage reste non prouvée. Cependant, on note que les immigrants y sont souvent une source appréciable de main-d’œuvre à bon marché. De plus, leur présence contribue à la croissance de l’activité économique en gé! néral, grâce aux effets des économies d’échelle. Mais cette présence induit une redistribution de la richesse en faveur des propriétaires de capitaux et autres utilisateurs des services des immigrants. Enfin, les travailleurs immigrants peuvent également apporter un bénéfice net fiscal à l’État.


INTRODUCTION

Le phénomène de l'immigration internationale dans les pays développés a pris une importance croissante après la deuxième guerre mondiale. Cela est dû non seulement à l'augmentation des nouveaux flux d'immigrants, mais surtout à la composition ethnique de ces flux qui a profondément changé en faveur des pays du tiers monde. Les conséquences de cette immigration accrue comportent des aspects à la fois démographiques et économiques.

Sur le plan démographique, l'immigration internationale, par son apport direct et indirect à la croissance des populations d'accueil, peut être perçue comme une solution face au déclin prévisible de ces populations à la suite du vieillissement. Ce vieillissement résulte de la combinaison d'un très faible niveau de mortalité avec celui tout aussi faible de la fécondité qui se maintient durablement en dessous du seuil de remplacement (2,1 enfants par femme en moyenne). Faute de pouvoir relever ce niveau de fécondité à cause des changements profonds que cela implique dans les habitudes acquises, l'immigration internationale demeure donc la seule alternative restante. Ainsi, la Loi canadienne de 1976 sur l'immigration reconnaît explicitement le rôle que peut jouer la politique d'immigration dans "la poursuite des objectifs démographiques fix! és par le Gouvernement du Canada en ce qui concerne la taille, le taux de croissance, la composition et la répartition géographique de la population canadienne" (Foot 1991:73, Beaujot, 1991:112). Dans le même sens l'accord du Lac Meech (1987), même s'il n'a jamais été appliqué, prévoyait que le Québec pouvait accueillir 25% de l'immigration totale du Canada, et même 5% de plus, pour des raisons démographiques. On peut donc se demander dans quelles mesures l'immigration pourrait être un substitut de la fécondité. Et plus généralement, quelles sont les conséquences démographiques de l'immigration internationale dans les pays développés à immigration tels que les pays d'Amérique du Nord, ceux de l'Union Européenne, l'Australie et la Nouvelle-Zélande?

Sur le plan économique, l'importance croissante du phénomène donne lieu à une idée généralement répandue selon laquelle les immigrants viennent ravir les opportunités d'emploi des natifs, et ainsi accroissent leur chômage (Borjas 1989:477, 1995:3 ; Simon, Moore et Sullivan 1993:299, Foster, Gruen et Swan 1994:445, Akbari 1995:113,123, Bloom, Grenier et Gunderson 1995:988). Une littérature abondante s’est alors développée sur la question de l’impact économique de cette immigration. Mais pour Borjas (1994), "les stéréotypes qui ont longtemps dominé le débat sur les coûts et bénéfices de l'immigration ont radicalement changé au cours des années 1980 pour faire place à des questions, des problèmes et des perceptions nouvelles". Selon lui, "pour une évaluation de l'impact économi! que de l'immigration, il faut comprendre les facteurs qui motivent les gens à émigrer du pays d'origine et les conséquences économiques de la poursuite d'une politique d'immigration donnée" (notre traduction).

La présente revue de la littérature s'intéresse à ces deux aspects (démographiques et économiques) de l'immigration internationale dans les pays développés. Mais les difficultés inhérentes à un tel travail sont nombreuses. Elles sont essentiellement liées à l'étendue du champ très vaste couvert par le sujet, à la diversité des thèmes abordés et surtout des approches utilisées dans la littérature, au contenu variable de certains concepts de base comme celui de "citoyen" ou de "natif" servant à "identifier" l'immigrant, etc. Pour essayer de mettre de l'ordre dans un tel "casse-tête" (jigsaw puzzle) selon l'expression de Simon et al. 1993:300), nous avons sélectionné en priorité les lectures portant sur les études récentes et celles sur le Canada et les Ét! ats-Unis.

Nous présentons les résultats obtenus selon un plan en trois parties. Dans une première partie, nous examinons les relations théoriques et générales d'abord entre l’immigration et la population dans les pays développés, ensuite entre l’immigration et l’économie de ces mêmes pays. La deuxième partie fournit quelques données sur les conséquences démographiques, en particulier pour les pays d'Amérique du Nord. Enfin la troisième partie s'intéresse aux conséquences économiques et étudie principalement le cas des États-Unis et du Canada.


1 - RELATIONS ENTRE IMMIGRATION, POPULATION ET ÉCONOMIE

L’immigration internationale est en relation à la fois directe et indirecte avec la dynamique démographique des pays développés d’accueil. Elle s’apparente globalement à une natalité additionnelle par rapport à celle des natifs. D’abord à très court terme (l’année ou la période intercensitaire), l’entrée nette des immigrants correspond à des naissances à des âges non nuls, conformément à la distribution d’âge des flux immigrants. En effet, cette distribution d’âge s’ajoute directement à celle de la population d’accueil pour former une structure presque semblable, mais différente du point de vue des effectifs dans les groupes d’âge affectés ainsi que les totaux globaux. À moyen terme, les immigrants participent par la suite aux naissances proprement dites enregistrées plus tard dans ce pays.! Sur le plan économique, les relations entre l’immigration internationale et l’économie du pays hôte sont très complexes. La littérature souligne l’inexistence d’une théorie pertinente unique pouvant rendre compte de ces relations. À cela s’ajoutent des biais empiriques qui rendent parfois divergents les résultats auxquels aboutissent les différents modèles. Globalement cependant, les résultats portent à conclure à un impact faible sur l’économie du pays d’accueil. Après un bref rappel de certains concepts les plus couramment utilisés, cette première partie nous permet de faire un tour d’horizon de ces relations, d’abord entre l’immigration et la population, et ensuite entre cette immigration et l’économie des pays développés d’accueil.

1.1 - IMMIGRATION ET POPULATION

Grâce à leur entrée dans les pays développés et surtout à leur fécondité, les immigrants internationaux contribuent à la croissance des effectifs de population dans les pays d'accueil. À cause de leur concentration dans certaines localités, on peut parfois observer l'émergence de puissantes minorités ethniques. Mais avant tout, il convient de préciser certains concepts souvent utilisés.

1.1.1 - Quelques concepts importants

1- les immigrants

Le Dictionnaire démographique multilingue (Louis Henry 1981:106) définit le migrant comme "tout individu dont les résidences au début et en fin de période sont différentes. À l'arrivée dans la résidence actuelle, il est un immigrant". Teulon (1991:63) ajoute à ce critère purement géographique, un critère de naissance, et définit un immigré comme une "personne née dans une nation différente de celle dans laquelle elle réside". Il existe plusieurs catégories d'immigrants. Avec Meissner et al. (1993), on retiendra les cinq catégories suivantes :

a- les résidents et les non-résidents légalement admis

Les résidents sont des immigrants établis bénéficiant de la résidence permanente. Au Canada par exemple, le résident permanent désigne la personne qui se trouve légalement au Canada à titre d'immigrant ayant obtenu le droit d'établissement et qui n'est pas citoyen canadien. Par opposition aux résidents, les non-résidents désignent les personnes munies d’une autorisation de séjour temporaire. Ce sont en général les étudiants étrangers, le personnel technique, les hauts fonctionnaires et les dirigeants des institutions internationales, les scientifiques et les experts dans des domaines variés, etc.

b- Les travailleurs immigrants sous contrat

C'était le modèle européen des années 1950 et 1960. Il prévaut actuellement au Moyen-Orient et se fonde sur le surplus d'offre de main-d’œuvre des pays alentours ou de l'Asie du Sud et de l'Est. L'exemple des retours massifs de près de 2 millions de travailleurs expulsés du Koweït, de l'Irak et de l'Arabie Saoudite lors de la Guerre du Golfe, prouve la situation précaire de ces travailleurs immigrants sous contrat.

c- Les immigrants illégaux

Ce sont les personnes en séjour illégal, celles dont les autorisations de séjour sont arrivées à expiration ou encore les "sans-papiers". Pratiquement tous les pays industrialisés en hébergent des nombres importants. En effet, il y en a qui se faufilent entre les frontières, d'autres restent plus longtemps que ne le permet leur autorisation de séjour, d'autres prévoient à l'entrée un séjour de court terme qui, pour de multiples raisons, devient un séjour de long terme. Souvent, ils exercent des emplois marginaux ou font des travaux peu agréables. En conséquence, leur présence ne remplace pas un grand nombre de travailleurs natifs, mais influe sur les conditions de travail et sur l'ajustement à long terme du marché de la main-d’œuvre. Mais les mentalités ont progressivement changé car de nos jours, certains natifs ! au chômage accepteraient volontiers d'occuper de tels emplois marginaux. En l'absence de ces travailleurs immigrants illégaux, le chômage des natifs serait donc un tant soit peu réduit, sauf si les immigrants réguliers prennent le relais des illégaux dans ces emplois.

d- Les chercheurs d'asile

Le phénomène d'asile politique est apparu en force au début des années 1980 à l'issue des transfuges surtout vers les pays industrialisés, en provenance de pays connaissant des désastres économiques et des troubles politiques. Il est régi par les conventions internationales pour les réfugiés. Certains demandeurs d'asile utilisent les lois sur les réfugiés comme subterfuge pour immigrer, et pour des raisons humanitaires, ils sont souvent acceptés. Cela fait des chercheurs d'asile, la catégorie d'immigrants la plus controversée dans les pays développés.

e- Les réfugiés

En droit international, les réfugiés sont des personnes craignant la persécution à cause de leurs "race, religion, origine nationale, opinion politique ou appartenance à un groupe social". Les réfugiés sont proportionnellement plus nombreux en pays moins développés. Mais ils constituent, avec les chercheurs d'asile et les illégaux, les trois catégories d'immigrants sur lesquelles porte largement le débat sur l'immigration dans les pays développés.

2- Les étrangers

Toujours selon Teulon (1991:63), "un immigré n'est pas nécessairement un étranger : ce dernier statut repose sur le critère de nationalité (situation juridique susceptible de modification)". Un immigrant qui a acquis la nationalité du pays d'accueil devient alors citoyen de ce pays, c'est-à-dire membre de droit de cette population. Par ailleurs, soulignons avec Termote (1992) qu'il importe de ne pas confondre immigrations internationales et entrées internationales. Ainsi dans le cas du Canada, seules les personnes autorisées à établir leur résidence et qui obtiennent le droit de résidence permanente, sont considérées comme ayant effectué une immigration internationale et être des immigrants internationaux (une fois établis, ils deviendront des immigrés). Outre ces entrées d'immigrants internationaux, il y a les entr&eacut! e;es des personnes qui n'ont pas besoin d'être "admises" pour pouvoir s'établir sur le territoire national. Dans le cas du Canada, il s'agit de toutes celles qui détiennent la "citoyenneté" canadienne, qu'elles soient nées au Canada ou à l'étranger. Il s’agit également des personnes qui, ayant déjà été admises comme "immigrant" au cours d'une période antérieure, rentrent à nouveau au Canada après un court séjour à l’extérieur.

1.1.2 - Immigration et dynamique de la population

1- Immigration et fécondité

Si l'on considère le pays d'origine des immigrants, on note avec le temps un changement majeur dans la structure de l'immigration. Dans la première moitié du vingtième siècle, les immigrants internationaux venaient essentiellement de pays avec un niveau de développement comparable et, par conséquent, ils avaient des caractéristiques démographiques semblables. C'était le cas de l'immigration aux États-Unis entre 1925 et 1960 qui, selon Borjas (1994), privilégiait les pays comme l'Allemagne et le Royaume Uni. Il en était de même pour l'immigration canadienne entre 1945 et 1955 où, selon Green et Green (1995), les critères de sélection favorisaient essentiellement le Royaume Uni, les États-Unis, la France et certains pays du Commonwealth. En Europe de l'Ouest, les immigrants provenaient surtout des autres pays de l'Europe du Sud tels que ! l'Italie et la Grèce. Mais depuis le début des années 1960, l'immigration internationale dans les pays développés draine une proportion de plus en plus forte d'immigrants en provenance des pays du tiers monde. Pour cette nouvelle catégorie, les immigrants sont de plus en plus nombreux, et leurs caractéristiques démographiques sont très différentes par rapport au pays hôte, en particulier, leur fécondité est nettement plus élevée, surtout pour les immigrants en provenance des pays d'Afrique. Toutes choses égales par ailleurs, il est évident que ce changement de structure entraînera une plus grande contribution à la dynamique démographique des pays hôtes.

La contribution proprement dite de l'immigration internationale à la dynamique démographique des pays développés peut être appréciée sous un double aspect : l'entrée des immigrants, et leur accroissement naturel, c’est-à-dire essentiellement leur fécondité. L'entrée des immigrants au cours d'une année touche directement la structure par âge et par sexe de la population d'accueil. Cependant, cet apport direct a un impact global faible, parce que le nombre net d'immigrants est une proportion très faible par rapport à chaque groupe d'âge touché dans la population d'accueil (voir l’exemple de quelques pays en Annexe II, Graphique 2).

Quant à la fécondité des immigrants, elle contribue de manière indirecte. Avec un certain décalage plus ou moins long par rapport à la date d'arrivée des immigrants et en fonction de leur distribution d'âge à l'entrée, leurs naissances vont s'ajouter à celles des natifs pour alimenter la base de la structure d'âge du pays hôte. Dans le long terme, les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants ... de ces immigrants contribueront également à cette dynamique démographique, en supposant que l'immigration de retour est quasi inexistante. En attendant que ceux-ci et leurs descendants ne prennent progressivement les habitudes de faible fécondité des natifs, cette fécondité induite sera d'autant plus importante que les nouvelles vagues d'immigrants en provenance des pays du tiers monde ont une fécondit&e! acute; plus élevée (Annexe II, Graphique 3).

Ces deux mécanismes de l'entrée des immigrants et de leur fécondité, combinés avec un régime soutenu de faible fécondité des natifs, peuvent assurer l'arrêt de la décroissance de la population tout au moins à court ou à moyen terme, en produisant une sorte non usuelle de population stationnaire par immigration. Cette notion de population stationnaire par immigration remonte à Espenshade et al. (1982). Selon Schmertmann (1992), ces auteurs ont montré que "toute population ayant un niveau de fécondité en dessous du seuil de remplacement et qui admet un nombre annuel constant d'immigrants avec une structure par âge fixe, devient par la suite stationnaire, avec des nombres invariables de personnes à chaque âge. [...] Arthur et Espenshade (1988) ont montré que la taille de cette population stationnaire par immigration est tr&egr! ave;s sensible à la structure d’âges des immigrants à leur entrée dans le pays" (notre traduction). Pour une combinaison de taux de sortie (mortalité par âge) donnée, il existe un nombre infini de populations stationnaires équivalentes, une pour chaque distribution des entrées selon l'âge. En citant Mitra (1990), Schmertmann (1992) ajoute que la structure de ces populations stationnaires par immigration peut comporter des effectifs variables (non décroissants) aux âges de plus en plus élevés. Une telle structure relève de la distribution d'âges des immigrants à leur entrée et de la combinaison des taux spécifiques de sortie.

En définitive, Schmertmann (1992) dégage les circonstances dans lesquelles l'immigration tout comme l'augmentation de la fécondité peuvent rajeunir la population. Pour ce faire, il considère seulement les populations féminines et suppose que le nombre des entrées par unité de temps est indépendant de la taille de la population. Il utilise les formules de populations stables et montre essentiellement que, parmi toutes les populations stationnaires correspondant à une combinaison particulière de taux de sorties (décès, émigration), l'une d'elle seulement est sans ambiguïté la plus jeune, surtout le cas le plus familier des entrées par la naissance (à l'âge 0). Toute autre population stationnaire doit être nécessairement plus vieille, notamment celle découlant de l’immigration.

2- Immigration, structure par âge et vieillissement

Pour savoir comment une immigration soutenue modifie les taux démographiques et la structure d'âge dans un pays à faible fécondité, Schmertmann (1992) utilise le modèle de Espenshade (1982). Dans ce modèle, on suppose que les seules sources de mouvement démographique dans le pays sont les naissances, les immigrations et les décès; et que : (1)- le pays a des taux spécifiques de mortalité par âge constants; (2)- le pays reçoit chaque année des courants constants d'immigrants; avec une distribution inchangée des âges à l'entrée; (3)- la fécondité est suffisamment basse pour garantir un faible nombre total de descendants attendus de chaque immigrante (ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants...). Cette troisième hypothèse lui permet en fait de délaisser l'effet de la fécon! dité induite par l'immigration pour se focaliser uniquement sur les flux d’immigrants et leur structure d'âge à l'entrée.

Schmertmann (1992) subdivise la population totale en deux sous-groupes : les natifs et les étrangers. Il montre qu'à long terme, chacune des deux sous-populations devient stationnaire respectivement sous l'effet d'une fécondité constante quoique faible et sous l'effet d'un flux annuel constant d'immigrants. Pour les distributions d'âges les plus plausibles à l'entrée, la sous-population des résidents étrangers est bien plus grande et plus vieille que chaque flux annuel d'immigrants. La population stationnaire totale qui résulte de la combinaison de ces deux sous-populations est nécessairement plus vieille. En fait pour les immigrants, l'entrée dans la population se fait en moyenne à un âge plus avancé que pour les natifs qui y entrent seulement par les naissances. Ainsi, les immigrants relativement plus vieux tendent à générer des popul! ations de survivants étrangers plus vieilles. À leur tour, ces survivants étrangers plus vieux, contribueront moins aux naissances proprement dites, en supposant toutes autres choses égales par ailleurs. Lorsque ces descendants adoptent le niveau de fécondité du pays hôte dès la première génération, il en résulte une population plus vieille, même si le niveau de fécondité des immigrants est plus élevé à leur entrée.

En conclusion, lorsque l'on vise à rajeunir la population, les immigrants sont alors un substitut imparfait pour les bébés. Néanmoins, ils contribuent à arrêter, au moins momentanément, la décroissance prévisible des effectifs de cette population. Par ailleurs, pour tester la sensibilité des populations stationnaires par immigration à la structure des entrées d'immigrants, Schmertmann (1992) utilise deux séries d'hypothèses sur la fécondité et la distribution d'âge des entrées.

a- Dans la première série d'hypothèses, la fécondité des immigrants est supposée soit identique, soit le double de celle des natifs qui, elle, suit un schéma faible ou très faible :

1°- Le schéma de fécondité des États-Unis en 1987 avec un indice synthétique de fécondité de 1,87, c'est-à-dire faible mais proche du niveau de remplacement de 2,1 enfants par femme.

2°- Le schéma de fécondité de l'Allemagne de l'Ouest en 1983 avec un indice synthétique de fécondité de 1,29, c'est-à-dire relativement très faible.

b- Pour la deuxième série d'hypothèses, les distributions d'âge des immigrants à l'entrée sont tirées du modèle proposé par les Nations Unies (1989), comme suit :

1°- Enfants nombreux, adultes jeunes (âge médian = 25,6 ans)

2°- Enfants peu nombreux, adultes jeunes (âge médian = 26,9 ans)

3°- Enfants nombreux, adultes plus âgés (âge médian = 32,7 ans)

4°- Enfants peu nombreux, adultes plus âgés (âge médian = 35,4 ans).

Il aboutit parfois à des situations hybrides où la structure d'âges qui résulte des populations stationnaires par immigration peut n'être ni plus jeune ni plus vieille. Il s'agit d'un effet simultané de vieillissement de la partie la plus jeune et de rajeunissement de la partie la plus vieille de la population. C'est le cas lorsqu'on combine les hypothèses a-2 et b-4. Par ailleurs, lorsque le rajeunissement simultané de la partie la plus vieille est exceptionnellement plus important que le vieillissement de la partie la plus jeune, une population stationnaire par immigration pourrait éventuellement rajeunir la structure de la population totale. Dans ce cas, Schmertmann (1992) souligne qu'une politique d'immigration pourrait être intéressante pour réduire le rapport de dépendance des personnes âgées.

3- Immigration et croissance de la population

Au cours d'une période donnée, l'entrée des immigrants conduit à un accroissement direct de la population d'accueil. Mais la sortie des nationaux et des immigrants par décès ou par émigration, réduit cet accroissement. Notons que l'ensemble des immigrants déjà établis participent de manière indirecte à cette croissance de la population d'accueil, puisque les naissances de ces immigrants forment une partie du nombre total de naissances observées dans le pays. Cette contribution indirecte est parfois très importante, mais seules des études spécifiques comme celle de Tribalat (1991) permettent de la mettre en évidence.

L'impact direct de l'immigration (plus précisément de la migration nette) sur la croissance démographique peut être mesuré de trois façons différentes : par la méthode de la différence, par les calculs rétrospectifs ou par les projections. La méthode de la différence a été utilisée par Beaujot (1995). En suivant les estimations des arrivées et des départs entre 1901 et 1991 pour le Canada, il trouve (en millions de personnes) une immigration totale de 10,6 et une émigration de 5,7. La différence de 4,9 représente 21,6% de l'accroissement de cette période.

Pour les calculs rétrospectifs, il faut appliquer à la population de départ les taux de natalité et de mortalité des nationaux au cours de la période. Cela fournit une estimation de la population sans migration à la fin de la période que l'on compare avec la population réellement observée pour en déduire la migration nette. Cette technique a été appliquée au Canada par Le Bras (1988:9) et par Duchesne (1993), cités par Beaujot (1995). La technique des projections de population aboutit à des résultats analogues, hormis le fait qu'elle s'applique pour une période future. Cette technique implique des hypothèses sur un volume donné d'immigrants, ainsi que leur structure à l'entrée. Ledent (1993), par exemple, a utilisé cette technique pour le Québec.

4- Immigration et concentration géographique ou ethnique

La répartition géographique des immigrants se fait en général au profit de certains centres urbains. C'est ainsi que l'immigration internationale au Canada se répartit essentiellement entre les trois plus importantes villes du pays que sont à l'heure actuelle : Toronto, Montréal et Vancouver. Parfois la concentration des immigrants appartenant au même (groupe de) pays d'origine peut favoriser l'émergence de certaines ethnies minoritaires, en particulier pour le groupe des immigrants venus depuis les années 1970 et originaires d'Asie, d'Amérique latine ou d'Afrique (voir plus loin : 2.2.2).

Pour le Royaume Uni et les autres pays européens, Coleman (1995:183) souligne que "la concentration géographique des populations immigrantes, qui devient plus évidente avec des niveaux d'analyses plus petits, fait ressortir l'impact socio-économique de leur présence". Pour lui, "les populations immigrantes qui peuvent sembler relativement mineures en termes de proportions nationales peuvent être localement prépondérantes. Ce qui accroît leur visibilité aux yeux des populations natives, amplifie leur pouvoir politique, et facilite l'établissement des colonies d'immigrants capables de reproduire plusieurs aspects sociaux de la vie d'immigrants. Cela peut permettre aux immigrants de maintenir à distance la société d'accueil et ses influences, et retarder ainsi la vitesse d'assimilation" (notre traduction).

Ainsi dans certaines zones de concentration immigrante à Londres, certaines écoles ont 90% de leurs effectifs qui sont d'origine immigrante. Par ailleurs, selon OPCS (1993) cité par Coleman (1995:184), 40% des naissances dans certaines de ces municipalités de Londres sont de mères immigrées. En se référant à Salt et Clout (1976), O'Laughlin (1985), Robinson (1986), NSCGP (1990), il ajoute qu'à travers l'Europe, la plupart des immigrants ont occupé et sont restés dans de grandes zones urbaines où il y avait une demande de travailleurs relativement non qualifiés et à bas salaires. En Europe, on peut par ailleurs observer des concentrations dans certaines usines spécifiques du fait que la majorité des travailleurs étaient recrutés pour des emplois spécifiques ou des industries particulières sur la base de contrats &a! grave; court terme avec 80% de travailleurs manuels. C'était le cas de l'Allemagne en 1973 où il y avait 36% de travailleurs immigrants dans l'industrie métallique. On peut donc s'attendre qu'en Amérique du Nord et surtout au Canada, l'importance économique de certaines villes comme Montréal ou Toronto, donne lieu à la concentration d'une catégorie particulière de population immigrante peu qualifiée et à bas salaires.

1.1.3 - Conclusion

L'immigration internationale a un impact démographique direct à très court terme et un impact indirect à moyen et long termes sur la population. L'impact direct se traduit par l'entrée des immigrants, mais leur sortie par émigration peut atténuer cet effet direct, de sorte qu'il faut considérer l'immigration résiduelle, c'est-à-dire les immigrants survivants dans le pays d’accueil à la fin de la période. L'impact indirect se traduit par leur contribution aux naissances. Celle-ci a beaucoup augmenté parce que la structure "ethnique" par pays d'origine des immigrants a profondément changé en faveur des pays du tiers monde, connus pour leur plus haute fécondité.

En ce qui concerne la structure d'âge, une fécondité constante combinée avec un flux annuel constant d'immigrants, conduit à une population "stationnaire par immigration" plus vieille que celle connue à partir d'une fécondité constante. Le degré de vieillissement dépend de la structure d'âge des entrées. Mais, l'analyse de Schmertmann (1992) qui fournit cette conclusion, néglige l'effet de la fécondité différentielle des immigrants.

Enfin, les immigrants se concentrent dans les principaux centres urbains du pays hôte. C'est le cas de Toronto, Montréal et Vancouver pour le Canada, où l'émergence de puissantes minorités visibles est également soulignée.

1.2 - IMMIGRATION ET ÉCONOMIE

La littérature disponible rend compte des relations entre immigration et économie d'abord à travers la décision de migrer, ensuite par les modèles de croissance économique prenant en compte l'immigration, et enfin par certains modèles d'équilibre général calculable. Cependant, les différents auteurs sont unanimes sur le fait que chacun des modèles n'apporte qu'un éclairage particulier sur la réalité souvent très complexe de l'impact économique de l'immigration.

1.2.1 - La décision de migrer

L'une des principales explications de la décision de migrer des individus est fournie par la théorie néoclassique. En s’inspirant essentiellement de Borjas (1989), les deux sous-sections suivantes présentent cette théorie à travers la notion de marché d'immigration et le modèle d'immigration à deux pays. Mais il existe d'autres explications parmi lesquelles on peut citer la théorie du "push-pull", les théories structurelles et la théorie des systèmes mondiaux.

1 - Notion de marché de l'immigration

Les principes néoclassiques de la maximisation de l'utilité des individus et celle du profit des employeurs constituent le fondement des modèles récents 1 . Par ailleurs, la question de la mobilité du facteur travail est une partie intégrante de la théorie du commerce international. Malgré le fait que le modèle standard de Hecksher-Ohlin-Samuelson suppose une absence de migration internationale de la main-d’œuvre, les deux principaux théorèmes de cette théorie sont pertinents pour l'étude des migrations. Il s'agit d'abord du théorème de Hecksher-Ohlin selon lequel un pays exporte des biens incorporant une plus grande part du facteur de production dont il dispose en abondance relative. Il y a enfin le théorème d'égalisation des prix des facteurs (taux de salaire ou de profit) grâce au libre &eacut! e;change des biens entres pays. À partir de ce deuxième théorème, on s'aperçoit que le commerce international des biens s'apparente à (est un substitut de) celui de la main-d’œuvre, puisqu'il assure tout autant cette égalisation des prix entre pays. Les développements récents mettront de côté l'aspect commerce international de la main-d’œuvre pour s'intéresser aux flux migratoires tout en gardant pour l'essentiel le fait qu'il existe un "marché d'immigration".

1 La théorie du capital humain, la théorie de l'exode des cerveaux ou celles qui supposent que les immigrants occupent les emplois que les natifs refusent d'accepter sont jugées trop spécifiques pour être cohérentes entre elles (Borjas, 1989:458).

La répartition des immigrants sur ce marché n'est pas le fruit du hasard. En effet avec leurs différentes réglementations de l'immigration, certains pays d'accueil peuvent être plus attrayants que d'autres pour certaines catégories de personnes, tout comme il peut être plus difficile de sortir d'un pays où l'émigration est réglementée. On suppose que les individus recherchent le pays de résidence qui maximise leur bien-être. Ils évaluent les différentes alternatives et choisissent l'option qui leur procure le plus de satisfaction sous la contrainte de leurs ressources humaines et financières, et des règles d'émigration dans le pays de départ ou d'immigration dans le pays d'accueil. Ils décident alors de migrer ou de rester.

De manière analogue pour l'emploi, les individus évaluent les offres d'emploi que leur proposent les entreprises (ou les pays) en concurrence, et se répartissent de manière non aléatoire (en connaissance de cause) à travers les emplois (ou les pays) disponibles. Il est donc clair que par leurs politiques d'immigration ou leurs règles d'émigration respectives, le pays de départ autant que le pays hôte peuvent influencer largement la taille et la composition des flux d'immigration. De la même manière, les changements dans les niveaux d'activité économique des différents pays en compétition vont modifier la nature de l'offre faite par eux aux migrants potentiels. En conséquence, ces changements auront également une influence majeure sur la taille et la composition des flux d'immigrants. À notre avis, ces éléments tradu! isent les conditions théoriques du marché de l'immigration "en concurrence pure et parfaite". En pratique cependant, ces conditions ne sont pas toujours aussi claires et aussi nettes.

2 - Modèle d'immigration à deux pays

Ce modèle proposé par Borjas (1989) est très simple. Il comporte deux fonctions de salaire des résidents du pays d'origine (1) ou du pays d'accueil (2), et une troisième fonction index (3) déduite des deux premières qui s'expriment par les relations suivantes :

logw0 = Xd0 + e0 (1)

logw1 = Xd1 + e1 (2)

I = log[w1/(w0+C)] » [X(d1-d0) - p] + (e1-e0) (3)

Dans ces trois relations, X représente les caractéristiques démographiques observables (âge, éducation,...), d0 (d1) les taux de rémunération de ces caractéristiques (X) dans le pays de départ (pays d'accueil), w0 (w1) les salaires des individus du pays d'origine (pays d'accueil), e0 (e1) le vecteur des caractéristiques non observables des individus dans chaque pays. On suppose que e0 (e1) a une distribution normale de moyenne nulle et de variance s02(s12). Par ailleurs, e0 (e1) est indépendant de X, mais e0 et e1 sont corrélés entre eux avec r pour coefficient de corrélation. C représente le coût de la mobilité entre le pays d'origine et celui d'accueil, et p = C/w! 0 est une mesure de "l'équivalent temporel" des coûts de la migration.

Techniquement, w0 et w1 peuvent être définis en termes de la valeur actuelle des profils de salaire d'un individu dans chacun des pays de résidence potentiels et non pas uniquement les salaires en une quelconque année donnée. En effet, c'est la comparaison des "revenus permanents" de ces pays de résidence potentielle qui détermine le comportement migratoire. Par ailleurs, les coefficients d0 et d1 représentent les taux de rémunération de chaque caractéristique X dans chaque pays (exemple le taux de rémunération d'une année additionnelle d'éducation). Xd0 (et Xd1) est le salaire moyen espéré par une personne ayant les caractéristiques X et choisie par hasard dans chaque pays. On sait que par construction, cette personne a une moyenne nulle pour les caractéristiques! non observables.

L'hypothèse fondamentale est que la migration est guidée par la comparaison des revenus à travers les pays, et que la maximisation du revenu est une condition nécessaire mais non suffisante pour la maximisation de l'utilité. En effet, d'autres critères moins visibles sont parfois pris en compte pour décider de migrer : c'est le cas du climat, de la culture, de la criminalité ou autres. Non seulement cette condition nécessaire permet une caractérisation testable de la répartition optimale des migrants entre pays, mais encore ce cadre théorique permet de répondre aux questions touchant à la taille des flux migratoires et à la sélection des migrants.

- Taille des flux migratoires

Elle est fonction des revenus moyens du pays de départ et du pays d'accueil (w0 et w1), des coûts de la migration (C) et du rapport entre les caractéristiques démographiques observables des migrants (d1/d0). Ainsi, du point de vue du pays de départ et pour les individus ayant les mêmes caractéristiques X, on aura les niveaux de taux d'émigration suivants : 1) plus élevés si les salaires moyens sont plus forts dans le pays d'accueil (w1>w0) ; 2) plus faibles si les salaires moyens sont plus faibles dans le pays d'accueil (w1<w0) ; 3) plus faibles si les coûts de la migration sont de plus en plus élevés (C® +8 ) ; 4) plus élevés si les taux de rému! nération des caractéristiques démographiques observables (X) sont plus forts dans le pays d'accueil (d1>d0).

- Sélection des caractéristiques démographiques observables

Pour évaluer cette sélection, on détermine lequel des deux pays de départ ou d'accueil valorise mieux chacune des caractéristiques du migrant potentiel. À partir de l'équation (3) du modèle, on sait que les individus migrent lorsque I>0. Pour des raisons d'ordre pédagogique (simplicité et clarté du modèle), Borjas (1989) réduit ces caractéristiques au seul facteur éducation. Selon lui, on peut facilement généraliser, mais le modèle devient alors inutilement très complexe. Il déduit de cette inéquation la moyenne conditionnelle du niveau d'éducation des personnes qui décident de migrer : E(X|I>0) = mX + k(d1-d0) (équation (6) p.466). Dans cette relation, mX représente le niveau moyen d'éducation au sein de la population du p! ays d'origine et k(d1-d0) le biais de sélection dû au fait que les migrants ne sont pas des personnes choisies au hasard dans la population.

1°- Si (d1-d0)>0, c'est-à-dire si le marché d'emploi du pays hôte paye au prix fort le facteur éducation par rapport à celui du pays de départ, alors les flux d'immigrants se composent d'un nombre proportionnellement plus élevé de personnes hautement éduquées. En considérant le niveau d’éducation, l'auteur parle de sélection positive du flux de migrants.

2°- Si par contre (d1-d0)<0, c'est-à-dire si le pays hôte paye au moindre prix le facteur éducation, tandis que le pays de départ le paye cher, alors les flux d'immigrants se composent d'un nombre proportionnellement plus élevé de personnes peu éduquées. Il s'agit dans ce cas d'une sélection négative du flux de migrants. Ainsi l'auteur fait une analogie entre les flux internationaux de la main-d’œuvre et ceux des biens qu'implique la théorie du commerce international. "Workers, like goods, flow to the country that is willing to pay the most for them" (Borjas 1989:466).

- Sélection des caractéristiques non observables

L'importance de ces caractéristiques relève du fait qu'elles ont un pouvoir explicatif au moins deux fois plus fort que les caractéristiques observables, car celles-ci rendent compte de moins de 20% à 30% de la variance des salaires entre individus (Borjas 1989:467). Étant donné les mêmes caractéristiques démographiques observables (X), et par des calculs analogues à ceux décrits ci-dessus, l'auteur aboutit à trois cas de sélection des caractéristiques non observables, mais qui n'ont rien de commun avec la première série de sélections. Dans le cas précédent, ces caractéristiques dépendent des paramètres qui servent à mesurer les prix qui leur sont attachés sur le marché d'emploi du pays considéré. Dans ce cas, elles dépendent entièrement du degré! d'inégalité du revenu et de la corrélation entre salaires dans les deux pays. Il est donc nécessaire de standardiser les moyennes des salaires entre ces pays pour pouvoir en faire des comparaisons.

Sélection positive : il y a sélection positive lorsque les migrants ont des aptitudes au-dessus de la moyenne, tant dans le pays d'origine que dans le pays d'accueil. Le pays d'origine "pénalise" les travailleurs de haute aptitude, mais "récompense" ceux de faible aptitude. Cette sélection positive est favorisée par la faible dispersion des salaires dans le pays de départ et leur plus grande dispersion dans celui d'arrivée. Elle correspond à une "fuite des cerveaux".

Sélection négative : à l'inverse de la sélection positive, ce sont les personnes ayant les plus bas salaires dans le pays de départ qui émigrent. Le pays hôte "pénalise" les travailleurs à hauts salaires plus que ne le fait le pays de départ, de sorte que ces travailleurs n'ont aucune motivation à émigrer. Mais il offre des assurances pour ceux de bas salaires qui sont alors attirés et qui y migrent pour améliorer leurs conditions sociales ou professionnelles.

Sélection des réfugiés : il y a sélection des réfugiés lorsque le coefficient de corrélation des salaires entre les deux pays est négatif ou faible. Les qualifications sont pénalisées dans le pays de départ (à cause du système politique ou social par exemple) mais sont bien rétribuées dans le pays d'accueil. L'immigrant passe d'une queue de la distribution des salaires dans le pays de départ à l'autre queue dans le pays d'accueil.

3 - Autres explications

Massey et al. (1993) et Borowski et al. (1994) présentent d’autres explications de la décision de migrer. Celles-ci ne remettent pas fondamentalement en cause la théorie néoclassique relatée ci-dessus, mais élargissent le cadre de la prise de décision "rationnelle" et des contraintes attachées à la recherche de la maximisation de l'utilité par les migrants. C'est le cas de la "théorie de répulsion-attraction" (push-pull theory), des théories structurelles et de la théorie des systèmes mondiaux.

- Théorie de "répulsion-attraction" (push-pull theory)

Selon Borowski et al. (1994), cette théorie remonte à Lee (1966) et table sur l'inégalité générale et les différences dans les opportunités de migrer qui peuvent se présenter à chaque individu. "La théorie push-pull représente une des explications traditionnelles du mouvement ‘volontaire’ de population d’une localité à l’autre, normalement dans le but d’un établissement permanent. [...] Cette théorie est centrée sur le fait que les gens migrent en réponse à une combinaison de facteurs d'attraction et de répulsion sur le plan social, politique et économique. [...] Ainsi, la migration est perçue comme le résultat de décisions des acteurs individuels qui, dans la poursuite des objectifs économiques de mobilité sociale ou de réunification familiale, engagent des calculs r! ationnels de coût et bénéfice. Ces calculs personnels les amènent à quitter les pays aux conditions socio-économiques souvent faibles ou non sécurisantes et à migrer vers les pays d ’immigration plus stables et plus riches " (notre traduction).

Deux limites sont relevées à cette théorie. D'abord son incapacité à expliquer certains aspects tels que les mouvements entre pays également "pauvres", la différence dans les flux d'émigrants selon les sous-régions d’un même pays, l'intensité des flux entre les pays développés, et la persistance des flux de migrants même lorsque les facteurs d'attraction de base perdent leur acuité. Il y a ensuite sa capacité limitée à prédire les origines et les changements dans les flux de migrants.

- Théories structurelles

En suivant Borowski et al. (1994) qui se réfèrent à Papademetriou (1988:237), "les mouvements internationaux de population sont ‘une composante durable du paysage économique social et politique mondial’" (notre traduction). Pour eux, les théories selon lesquelles la migration découle du processus international d'accumulation du capital ou des contacts économiques et politiques ou encore des pouvoirs asymétriques entre pays d’origine et pays hôte, comprennent une notion de liens entre les deux catégories de pays. En citant Boyd (1989), ils considèrent que "ces théories perçoivent la migration comme structurellement déterminée : c’est-à-dire, découlant des systèmes de migration dans lesquels les pays sont reliés par des flux (comme ceux que facilitent les relations sociales) et des contre-flux de population, ainsi que des relation! s économiques et politiques entre pays" (notre traduction). Les relations sociales qui facilitent les migrations font également partie de ces liens, car ces relations contribuent à faire baisser les coûts de voyage, d'information et de recherche de travail ainsi que les coûts d'opportunité lors de la recherche de travail ou les coûts de déménagement.

Ils ajoutent que "les structures générant la migration internationale incluent par exemple les interrelations entre économies et sociétés des anciennes puissances de colonisation et leurs anciennes colonies, le commerce et le tourisme internationaux, les études à l'étranger et les pratiques des affaires au plan international. Celles-ci peuvent inclure le mouvement du capital vers les pays moins développés par les sociétés multinationales à la recherche des avantages de la main-d’œuvre bon marché" (traduit de Borowski et al. 1994:47). Par ailleurs, on peut noter également le rôle d’"intermédiaire" que jouent parfois les agences de recrutement transnational de travailleurs. C’est surtout le cas pour la main-d’œuvre très (ou peu) qualifiée dans les pays européens.

- La théorie des systèmes mondiaux

Selon Massey et al. (1993:444), "la pénétration des relations économiques capitalistes dans les sociétés non capitalistes périphériques crée une population mobile prédisposée à migrer à l'étranger" (notre traduction). La structure de marché mondial qui résulte de cette pénétration s’est développée et répandue depuis le XVIe siècle. La mise en place de cette structure commence avec l’exportation des firmes multinationales qui, pour accroître leurs profits, gagnent de nouvelles terres riches en matières premières et en main-d’œuvre abondante et bon marché. Les moyens de transport et de communication se développent comme un complément nécessaire à cette nouvelle structure, et ces moyens réduisent à leur tour les coûts de la migration. Il s’&ea! cute;tablit une "globalisation de l’économie" qui est gérée à partir d’un petit nombre de très grandes villes qui fonctionnent aussi pour une bonne part grâce à la main-d’œuvre en provenance de l’étranger.

L'une des hypothèses à la base de cette théorie précise que "la migration internationale a finalement peu à voir avec les taux de salaire ou la hiérarchie d’emploi entre les pays ; elle suit les dynamiques de création de marché ainsi que la structure de l'économie globale" (traduit de Massey et al. 1993:448). En conséquence, cette migration devient progressivement indépendante des facteurs qui en étaient à l'origine, fussent-ils structurels ou individuels. De plus, puisque l'expansion des relations et le développement des moyens de communication réduisent les risques liés à la migration, le flux devient moins sélectif en termes socio-économiques et plus représentatif de la société ou de la communauté du pays de départ.

En conclusion, la théorie néoclassique propose une explication générale et robuste, qui donne lieu à un modèle empirique simple et largement utilisé. Mais avec Massey et al. (1993:454-455) on retiendra que "dans la mesure où les théories proposées pour expliquer les origines et la persistance de la migration internationale supposent des mécanismes causaux à différents niveaux d’agrégation, les différentes explications ne sont pas nécessairement contradictoires, sauf si l'on adopte la position rigide à savoir que les causes doivent opérer à un seul niveau. [...] Chaque modèle doit être considéré selon ses propres termes et ses principales doctrines examinées avec soin pour en tirer des propositions testables. Alors seulement on pourra clairement spécifier les données et les m&eacut! e;thodes requises pour les évaluer empiriquement " (notre traduction).

1.2.2 - Immigration et modèles de croissance économique

Il existe plusieurs modèles théoriques de croissance économique qui peuvent prendre en compte l'immigration. Selon leur fondement théorique, Termote et al. (1978) distinguent quatre grands types de modèles que sont : les modèles de type "classique" (construits à partir de la théorie de l'équilibre économique général), les modèles de type keynésien, les modèles tirés de l'analyse input-output et les modèles de type comptable. En nous servant de leur présentation, nous rappellerons brièvement le contenu du deuxième et du quatrième type de modèle. Par ailleurs, il existe également une nouvelle génération de modèles de croissance datant du début des années 1960, et dont certains prennent parfois en compte l'immigration. Il s’agit des modèles d'équil! ibre général calculable que nous passerons aussi en revue.

1- Modèles de type keynésien

Selon Termote et al. (1978), ces modèles sont en général une reformulation en termes régionaux du modèle de croissance nationale de Harrod-Domar. Mais ils sont le plus souvent inopérants parce qu'ils exigent des statistiques très détaillées pour chaque activité et pour chaque région, que ce soit sur le capital, la consommation, le commerce interrégional et international ou la production etc. À cause de la déficience des statistiques nécessaires, ces auteurs affirment que ces modèles permettent très rarement l'analyse explicite de l'influence de la migration. Par ailleurs, les modèles de ce type ne peuvent prendre en compte les économies d'échelle.

2- Modèles comptables

Grâce à des relations purement comptables (et non fonctionnelles), ces modèles permettent de remonter aux différents facteurs qui ont contribué à la croissance économique de longue période. Ils ne renseignent pas sur les mécanismes de cette croissance, mais le choix des relations se fondent sur une ‘théorie’ de la croissance (Termote et al. 1978). Dans cette catégorie se classent les modèles basés sur l’analyse structurale "shift-share analysis" et le modèle de Denison.

L'analyse structurale-régionale : elle considère la croissance d'un agrégat régional donné et la décompose en un effet national et structurel (facteurs exogènes) et en un effet de dynamisme régional (facteurs régionaux). Pour analyser l'impact de l'immigration sur la croissance de longue période, on peut se servir par exemple d’une analyse de régression multiple pour dégager les relations entre la mesure du "dynamisme régional" et les divers facteurs régionaux de croissance. On détermine ensuite le poids relatif de l'immigration sur chacun de ces facteurs, pour dégager sa contribution à l’effet de dynamisme régional (Termote 1978:19).

Modèle de Denison : comme dans tout modèle de type comptable, l’approche méthodologique de Denison utilise seulement des équations d’identité (et non pas fonctionnelles). Cette approche consiste à "décomposer la croissance totale entre les divers facteurs de la croissance (facteur capital, facteur travail, etc.) qui l’ont générée, la part de chacun de ces facteurs étant obtenue à partir d'une simple relation comptable. [...] On calcule ensuite, selon une simple règle de proportionnalité, la part de l’immigration dans chacun de ces facteurs " (Termote et al. 1978:19). C’est donc un modèle simple et très pratique, même s’il n’a pas été conçu comme tel pour l’analyse de l’impact économique des migrations.

3 - Modèles d'équilibre général calculable

a- Définition et fondements

La présentation qui suit s'inspire essentiellement de Schubert (1993). L'étude de la politique économique aborde différentes questions touchant aux problèmes sectoriels (ex. : énergie, pêche, agriculture), aux problèmes de commerce international (libre échange), à la fiscalité ou aux finances publiques, à l'environnement, aux problèmes de développement, etc. Mais la modélisation macro-économétrique traditionnelle ne suffit plus pour traiter convenablement l'ensemble de ces questions. Ainsi, pour répondre à ce manque, d'autres modèles ont été développés depuis le milieu des années 1970. Il s'agit des modèles d'équilibre général calculable (MEGC). Bien que très différents les uns des autres, ces modèles ont les deux principales caracté! ;ristiques communes suivantes :

      "- tout d'abord ce sont des modèles d'équilibre général qui décrivent l'ensemble de l'économie et dans lesquels prix relatifs et quantités sont déterminés de manière endogène. Ils décrivent généralement le comportement des agents de programmes micro-économiques d'optimisation. Ils suivent souvent - mais pas toujours, [...] - la tradition walrassienne : des prix parfaitement flexibles assurent l'équilibre sur tous les marchés. Ils permettent d'étudier l'allocation des ressources et la répartition qui découlent du système des prix, dans un cadre cohérent et complètement bouclé ;

      - ensuite, ce sont des modèles calculables ou appliqués, destinés à permettre une analyse quantitative de certains problèmes de politique économique. La résolution numérique qu'ils autorisent prend tout son intérêt quand la résolution analytique est difficile ou impossible à obtenir, mais aussi car elle fournit une mesure des effets des politiques étudiées. " (Schubert 1993:778).

Les fondements de cette modélisation EGC remontent au début des années 1960. En effet par sa thèse de doctorat intitulé "A Multisectoral Model of Economic Growth", Johansen (1960) étudie les aspects sectoriels du processus de croissance en Norvège et donne naissance plus tard aux modèles qu'on nommera par la suite MSG. C'est un modèle d'économie fermée, entièrement déterministe, et dont la valeur des paramètres est obtenue par la méthode dite de calibrage. Il s'écarte du modèle walrassien et comporte le choix d'une règle de bouclage soit à la Johansen (consommation privée), soit keynésien (chômage), soit kaldorien (sans la productivité marginale du travail et du salaire réel) ou encore classique (ajustement par les taux d'intérêt). Les MSG continuent d'être appliqu&eac! ute;s en Norvège, en Suède et en Australie pour la prise de décision politique. Mais d'autres extensions concernent les modèles scandinaves (sur l'énergie) et le modèle ORANI de l'Université de Melbourne en Australie.

b- Développements récents

Les modèles HSSW relèvent des contributions de Harberger (1962) de Scarf (1967) et de Shoven et Whalley (1973), et servent à étudier les questions fiscales, de commerce international et d'environnement (effets économiques de la réduction des émissions de dioxyde de carbone). Tout comme les MSG, ils sont chiffrés par une méthode de calibrage mais trois principaux points les en différencient. D'abord, ils incorporent plusieurs types de ménages avec leurs contraintes budgétaires respectives. Ensuite, ils procèdent de la tradition de l'économie de bien-être et non de la littérature sur la planification économique et l'analyse input-output. Enfin, ils sont basés strictement sur la théorie walrassienne et excluent la concurrence imparfaite, la monnaie, la mobilité imparfaite des facteurs, les possibilités de ratio! nnement quantitatifs et l'incertitude (que prennent en compte les MSG). Pour la structure commune à ces modèles avec ou sans fiscalité, on peut voir Schubert (1993:782-785, encadré 1). Les modèles HSSW ont deux principaux atouts. Les analyses en termes de bien-être sont rendues possibles par l'introduction explicite des comportement micro-économiques des agents et par l'étude des interactions entre politique publique et comportements individuels. Mais ils comportent également deux faiblesses : leur caractère statique et l'irréalisme des hypothèses de concurrence pure et parfaite et d'absence d'incertitude.

Les MEGC pour les pays en développement ont été aussi élaborés grâce essentiellement aux chercheurs de la Banque mondiale avec Adelman et Robinson (1978) qui intègrent l'inflation et les rigidités sur les marchés des produits et du travail. Mais il y a aussi les travaux des structuralistes tels que Taylor (1990), Devarajan (1988), Delacuwé et Martens (1988, 1989).

Jorgenson et ses coauteurs ont développé à leur tour l'approche économétrique. Cette approche permet notamment de déduire les fonctions de demande agrégées ou de définir des fonctions d'utilité indirecte et de dépenses individuelles pouvant être exactement agrégées (Jorgenson, Lau et Stoker 1982). Il peut aussi permettre de déterminer les taux de progrès technique de manière endogène (Jorgenson et Wilcoxen (1990). Mais comme tout modèle économétrique, cette approche comporte le lourd handicap de la masse de données détaillées nécessaires pour son application. L'approche de Ginsburgh et Waelbroeck et de Manne a été d'une méthodologie en avance sur les modèles HSSW, car il permet la modélisation des comportements dynamiques. Il se ramène à u! n problème de maximisation de l'utilité du consommateur sous contraintes linéaires de la consommation et de la production (Ginsburgh et Waelbroeck (1981, 1984). Il y a également Manne (1978) qui s'intéresse à la politique énergétique, Manne (1983) à la politique commerciale et Manne et Richels (1992) à l'environnement. Cependant, le caractère linéaire de la spécification de la fonction d'utilité rend cette approche très limitée.

La nécessité des modèles dynamiques par rapport à ceux qui sont statiques se présente lorsqu'on suppose que les effets de court et de long termes ne coïncident plus. Ils le sont également pour décrire les comportements d'épargne et de consommation des ménages ou pour prendre en compte le rôle moteur des échanges internationaux sur la croissance des économies. On distingue cinq principales sources possibles de dynamique, respectivement au niveau des comportements des ménages ou des entreprises, au niveau de l'État, des marchés financiers et des anticipations (voir Schubert 1993:793-798). Mais c'est surtout l'endogénéisation des rigidités qui est véritablement à l'origine de l'amélioration des MEGC. C'est par exemple le cas de l'introduction explicite de divers modes de formation des salaires dans le mod&! egrave;le. Dans les développements plus récents, ces rigidités sont dérivées des comportements micro-économiques optimisateurs explicites. Il en est de même des lois permettant de passer de la rigidité à court terme à la flexibilité à long terme. Ainsi avec MacKibbin et Sachs (1991), le bouclage macro-économique permet de traiter de façon endogène les flux de capitaux intérieurs et entre les pays, et de modéliser les taux de change.

c- Techniques de modélisation

La construction des MEGC se fait à travers les trois principales étapes que sont la spécification du modèle en fonction de l'usage auquel il est destiné, le calibrage grâce auquel le modèle théorique prend une forme appliquée, et enfin le choix de la méthode de résolution.

- Spécification : pour spécifier le modèle, il faut choisir d'abord la forme de chaque fonction d'utilité ou de production, et ensuite le niveau de désagrégation. Les formes des fonctions doivent être compatibles avec l'approche théorique, rendre compte au mieux des paramètres à introduire et rester maniables sur le plan analytique. Ainsi, les fonctions d'utilité déboucheront sur des fonctions de demande non négatives, continues et homogènes de degré zéro (par rapport au prix). Souvent, on retient les fonctions dont les rendements d'échelle sont constants : en l'occurrence les fonctions Cobb-Douglas, CES, LES (Linear Expenditure System), CRESH (Constant Ratios of Elasticities of Substitution, Homothetic), translog. Quant au choix du niveau de désagrégation, il est délicat et doit ménager le sou! hait du maximum de détail avec celui de lisibilité des mécanismes centraux, mais aussi la disponibilité des données. On peut opter pour une désagrégation flexible avec une structure de base au sein de laquelle s'appliquent des désagrégations plus ou moins détaillées en fonction des besoins. Les modèles dynamiques requièrent souvent un niveau de désagrégation plus élevé.

- Calibrage : le calibrage a pour but de chiffrer le modèle. Pour ce faire, on adopte souvent la méthode déterministe (ou étalonnage). Celle-ci comporte trois étapes : la banque de données, l'étalonnage et l'équilibre économique. Dans la première étape, on construit, souvent à partir de l'observation d'une année de base, la matrice de comptabilité sociale. Celle-ci comporte trois comptes principaux : le compte "institutions" (ménages, entreprises et État), le compte de "production" scindé en compte "facteurs de production", "branches" et "biens", enfin le compte "reste du monde" qui représente la balance des paiements. L'étalonnage consiste à déterminer les valeurs des paramètres cohérentes avec la matrice des données. Il s'agit de résoudre le modèle "à l'env! ers" pour retrouver les données initiales. Dans la pratique, on impose la valeur de certains paramètres en fonction desquels sont calculés les autres. L'équilibre économique est obtenu par le choix des élasticités. On utilise couramment l'élasticité de substitution du capital au travail ou les élasticités prix des volumes de commerce extérieur.

- Résolution des MEGC : deux techniques sont utilisées (Schubert, 1993:810-817). La première permet, à l'aide de logiciels généraux faits d'algorithmes bien connus, de résoudre les MEGC directement comme des problèmes de maximisation sous contraintes, les conditions du premier ordre étant sous forme implicite. Cette technique est plus simple mais peu usitée. La deuxième requiert d'écrire explicitement les formes analytiques dérivées des conditions du premier ordre des problèmes d'optimisation des agents économiques. Pour les modèles statiques, la stratégie de résolution peut se fonder sur l'équilibrage par le prix des facteurs. Cette stratégie est simple et moins coûteuse mais nécessite de postuler des rendements d'échelle constants. La stratégie de résolution peut a! ussi se fonder sur l'équilibrage par le prix des produits. La constance des rendements d'échelle n'est pas nécessaire. Les logiciels informatiques disponibles dans le cadre de cette deuxième technique sont très particuliers avec des algorithmes parfois moins bien "connus", surtout pour les modèles dynamiques à prévisions parfaites.

d- Quelques applications à l'étude des migrations

Dans la littérature parcourue, il existe très peu d'application des MEGC aux migrations internationales. Par ailleurs, les rares cas qu'on trouve fournissent des résultats qui ne sont pas fondamentalement différents de ceux de la littérature "ordinaire". Ainsi Müller (1995:25) conclut-il que "l'immigration a un effet positif mais faible sur le bien-être collectif des résidents en Suisse. Si l'on distingue parmi ces résidents les Suisses et les étrangers, ce résultat doit cependant être nuancé : les premiers profitent de l'arrivée de nouveaux immigrants, alors que les seconds perdent. ... ". Il faut néanmoins souligner quelques limites relevées par l'auteur lui-même, notamment l'exclusion de certains domaines d'analyse tels que les effets de l'immigration sur les transferts publics et les prestations sociales, le chômage et la dynamique, et ! par conséquent la consommation publique, les impôts directs et l'investissement. Ces éléments conduiraient selon lui à un modèle trop compliqué. Par contre il prend en compte les hypothèses relatives à la structure (segmentation verticale et horizontale) du marché de travail et au commerce extérieur, et fait une analyse de la sensibilité du modèle en fonction du rapport capital / travail (K/L).

Weyerbrock (1995) utilise un modèle à six régions (États-Unis, Communauté Européenne, EFTA (European Free Trade Area), l'ancienne Union Soviétique, les autres pays Est-Européens et le Reste du Monde) 2 et 14 secteurs (agriculture, industrie et services). Il s'intéresse à l'impact à court et à long termes de l'immigration en provenance des pays de l'Est-Européen sur le niveau d'emploi, le revenu, le produit national brut et le commerce extérieur dans la Communauté Européenne. Il aboutit à deux principales conclusions. D'abord, il affirme qu'une immigration à grande échelle, même en l'absence de croissance du stock de capital n'aboutit pas aux conditions catastrophiques du marché de travail que craignent les citoyens de la Communauté. Ensuite, la croissance du stock de c! apital facilite la résolution des problèmes d'ajustement que cause l'immigration sur les marchés du travail de la Communauté. Il suggère l'adoption d'un régime de salaires flexibles qui permettra selon lui d'accroître les bénéfices d'une immigration accrue (moyennant une baisse de 0,5% à 1% des salaires urbains), sans compter la résorption de la baisse de la population active et du problème de la sécurité sociale. Mais il souligne qu'à long terme la meilleure politique de migration serait d'éliminer les disparités économiques entre l'Est et l'Ouest.

2 Pour le détail des pays, voir le tableau présenté en Annexe 1 par Weyerbrock (1995:120).

Robinson et al. (1993) utilisent un modèle à trois pays (États-Unis, Mexique et Reste du Monde) et 11 secteurs. Ils s'intéressent à l'impact des programmes agricoles sur l'immigration américaine en provenance du Mexique. Le mouvement migratoire observé a lieu en partie entre les travailleurs non qualifiés du Mexique urbain vers le secteur urbain non qualifié aux États-Unis. La main-d’œuvre du rural mexicain migre aussi vers le rural américain, et une troisième partie touche la migration interne du rural vers l'urbain au Mexique. L'un des résultats les plus importants est que la libéralisation du commerce et le retrait des subventions à l'agriculture et aux industries alimentaires du Mexique conduisent au déplacement de 11% de la main-d’œuvre du secteur rural mexicain qui doit donc migrer soit vers le secteur rural américain, soit vers le sec! teur urbain du Mexique. À cela s'ajoute une forte migration de l'urbain mexicain vers l'urbain américain. On observe environ 2% de baisse des salaires réels des travailleurs américains non qualifiés (ruraux comme urbains) contre une hausse pour leurs homologues du rural Mexicain. Les auteurs parlent d'un effet de domino (Robinson 1993:695).

1.2.3 - Conclusion

Pour expliquer la décision de migrer des personnes (prises individuellement ou à l'intérieur d'un ménage), il n'y a donc pas une théorie unique, mais une multitude de théories qui tentent de rendre compte de l'évolution des circonstances de la migration au fil du temps. Néanmoins, le concept de maximisation de l'utilité des migrants sur lequel se fonde la théorie néoclassique, se retrouve dans presque toutes les autres théories ou explications. La simplicité de ce concept et le modèle testable (à deux ou plusieurs pays) auquel il donne lieu, font de cette théorie néoclassique, l'une des plus utilisées pour expliquer la décision de migrer. Tout compte fait, l'explication à retenir dépendra toujours des circonstances particulières de chaque étude, lesquelles peuvent varier notamment avec le temps, le p! ays considéré et les conditions sociales et économiques du moment.

1.3 - PROBLÈMES EMPIRIQUES

Une première série de problèmes concerne la disponibilité de données adéquates, la diversité du contenu des concepts sur lesquels se basent ces données, et les limites des modèles empiriques choisis. D'autres problèmes tels que les effets d'âge, de cohorte et d'endogénéïté, peuvent parfois expliquer les écarts observés entre les différents résultats des études sur l'impact démographique et économique de l'immigration internationale.

1.3.1 - Les données, les définitions, les hypothèses et leurs problèmes

- Non-disponibilité des données nécessaires

Selon Poulain (1993), le manque de données adéquates gêne en général l'analyse de la migration et des populations migrantes. Souvent, à défaut d'enquêtes appropriées, le chercheur utilise les données de recensement. Celles-ci sont de loin les plus disponibles pour l'analyse des migrations, mais ne sont pas toujours très appropriées pour certaines questions de recherche. En particulier Simon, Moore et Sullivan (1993:301-303) soulignent, dans le cadre de leur analyse, le problème d'adéquation des données disponibles. Ils utilisent des sources variées de données telles que les données annuelles sur l'immigration entre 1960 et 1977, les données sur le sous-emploi couvert par une assurance, et surtout les données annuelles sur le taux de sous-emploi (BLS), malgré le niveau trop agrégé et les biais attach&ea! cute;s à celles-ci. Par ailleurs, l'exemple de Weyerbrock (1995:107) montre que quatre parmi les sept hypothèses posées pour son modèle d'analyse sont directement liées au manque de données appropriées.

- Diversité dans la définition des concepts et dans leur contenu

La question de la définition des concepts de base que recouvrent les données de différentes sources peut se poser, surtout lorsqu'on doit faire des comparaisons internationales entre les niveaux du phénomène migratoire mesuré dans deux pays ou dans deux sous-régions différentes. En Amérique du Nord, il y a une homogénéité entre les États-Unis et le Canada dans le concept de "natif" servant à distinguer l'"immigrant" de la population d'accueil. Il en est de même pour l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Mais pour les pays de l'Union Européenne, c'est plutôt le concept de "citoyen" qui sert à cet effet. Par ailleurs, les statistiques de la Grande-Bretagne forment un cas spécifique du point de vue de leurs sources diversifiées et du fait que c'est le seul pays européen qui utilise la définition des Nations! Unies de la migration internationale 3 . Si le concept de natif est invariable et sans équivoque, celui de citoyen par contre recouvre des réalités différentes. En Europe par exemple, les étrangers forment trois catégories différentes d'immigrants avec une accessibilité au statut de citoyen qui peut varier en fonction du pays d'origine et même en fonction du pays d'accueil.

3 Selon les Nations Unies (cité de Coleman 1995:158), la "migration internationale" désigne:

"one who (irrespective of birthplace or nationality) has entered a country with the intention of staying at least twelve months after an absence of at least twelve months"

["la personne qui, (indépendamment du lieu de naissance ou de la citoyenneté) est entrée dans un pays donné après une absence de douze mois et plus, avec l'intention d'y séjourner pendant au moins douze mois" (notre traduction)].

Ce concept est employé par l'Enquête sur les Passagers Internationaux (IPS) (OPCS, 1993a); une enquête à sujet volontaire, effectuée pour les départements du gouvernement du Royaume Uni et dont les résultats sont incorporés dans les estimations nationales et régionales de population intercensitaire et des projections de population.

- Hypothèses conjointes à chaque modèle utilisé

Les hypothèses peuvent être relativement nombreuses et variées en fonction du modèle choisi (cf. 1.2.2). Elles permettent, ici comme ailleurs, de simplifier le modèle d'analyse, au risque parfois de déformer la réalité. C'est le cas lorsqu'on considère, à l'heure actuelle, un système fermé aux échanges interrégionaux, une fois les immigrants mis en place. Souvent, de telles d'hypothèses permettent plutôt de contourner la non-disponibilité des données.

1.3.2 - Les effets d'âge, de cohorte et de période

- Effet d'âge : il traduit le fait que le salaire relatif des immigrants par rapport aux natifs s’améliore en fonction de leur durée de séjour. Selon Borjas (1994:1671), les travaux de Chiswick (1978) et Carliner (1980) sont à l’origine de la notion d’effet d’âge. Ces travaux " ont analysé comment les compétences de l’immigrant se sont adaptées au marché de travail du pays hôte" (notre traduction). Pour mesurer cette adaptation, ils utilisent le modèle transversal de régression suivant :

log wi = Xif + dAi + g0Ii + g1yi + ei (formule (1), p. 1671) 4

4 Pour des raisons de simplicité, l'auteur se limite à ce polynôme de premier degré, mais il souligne que dans la pratique, on peut inclure des polynômes d'ordre supérieur (âge, éducation (au carré), durée de séjour, etc.).

avec wi = salaire du travailleur i ; Xi = vecteur des caractéristiques socio-économiques (éducation, région de résidence,...) ; Ai = âge en années d'expérience ; Ii = variable dummy (immigrant ou non) ; yi = durée de résidence aux États-Unis (=0 pour natifs) ; (f, d, g0, g1) = coefficients respectifs de (Xi, Ai Ii. yi ).

Selon eux, le salaire relatif de l'immigrant aux États-Unis (1970) connaît trois phases d'évolution. D’abord à son arrivée, son salaire commence à un niveau relativement plus bas, car l'immigrant n'a pas encore acquis les aptitudes requises dans le marché local, comme la performance linguistique. Mais ce salaire croît plus vite parce que les immigrants constituent un groupe sélectionné d’individus ayant une très forte motivation pour le travail. Ainsi, leur salaire atteint celui des natifs après environ 15 ans de séjour. Ensuite, il le dépasse jusqu'à concurrence de 11% environ. Enfin après 30 ans de séjour, son salaire décroît au même titre que celui des natifs vers lequel il converge.

Borjas (1985) repris dans Borjas (1994) met en cause la vision "assimilationniste" de ce modèle qui, selon lui, pèche en se basant simplement sur une coupe transversale de population immigrante. Après lui, d'autres auteurs abondent dans le même sens : Chiswick (1986), Duleep et al. (1992b), Lalonde et Topel (1992), et Yuengert (1994) (voir Borjas, 1994). Selon eux, la probabilité que les immigrants actuels atteignent le niveau de salaire des natifs est faible. Ils justifient cette argumentation par l'effet de cohorte et l'effet de période.

- Effet de cohorte : l’effet de cohorte rend compte de la baisse de productivité entre cohortes d'immigrants successives. Cette baisse entraîne à son tour celle des niveaux respectifs du profil de salaire en fonction de la cohorte d’arrivée. À chaque cohorte successive d'immigrants correspond en fait un niveau progressivement plus bas du profil de salaire que le modèle transversal ne peut prendre en compte. Pour Borjas (1994), ce modèle conduit plutôt à une surestimation du niveau réel de salaire des cohortes d'immigrants plus récentes. En considérant les niveaux de salaire des immigrants à 20 ans, 40 ans et 60 ans respectivement pour les cohortes de 1990, 1970 et 1950, il montre que "la courbe fournie par le modèle transversal de régression est plus raide que le profil des salaires selon l’âge pour les natifs, laissant croire une convergence e! ntre le salaire des immigrants et celui des natifs, alors qu’en fait il n’y en a aucune". Ainsi, "le modèle transversal de 1990 suggère que sur une période de 20 ans (1970 à 1990), les salaires relatifs des immigrants se sont accrus d’environ 33 points de pourcentage. En fait, le salaire relatif de la cohorte de 1965-1969 s’est accru seulement de 18 points sur la période de 20 ans, soit environ la moitié du taux de convergence du transversal " (notre traduction de Borjas 1994:1674).

Pour lui, trois changements justifient cette baisse de productivité. D'abord, "les effets de cohorte peuvent survenir par suite de changements de politique d'immigration. Par exemple les amendements de 1965 qui ont réduit le rôle des compétences dans l’attribution des visas d’entrée aux États-Unis,... ". Ensuite, "les effets de cohorte peuvent également survenir par suite de changements dans les conditions économiques ou politiques dans le pays d'origine et aux États-Unis ". Enfin, "le changement dans la composition par pays d'origine du flux immigrant génère des effets de cohorte si les niveaux de compétence varient à travers les pays ou si les compétences en provenance des différents pays ne sont pas également transférables aux États-Unis " (notre traduction). Il ajoute que l'effet de cohorte estimé chez les immigran! ts peut être sensible à l'existence du même effet chez les natifs. Mais cet effet de cohorte pourrait être faible chez les natifs à cause des changements observés dans la qualité de l'éducation.

- Effet de période : l'effet de période représente les conditions sociales et économiques du moment qui caractérisent en particulier la période d'arrivée de l'immigrant. Il est difficile d'isoler l'effet de période de l'effet de cohorte. Mais cet effet de période peut être mesuré par le changement, soit dans le niveau relatif d'éducation des flux d'immigrants successifs, soit dans la composition de ces flux selon le pays d'origine. Par exemple en ce qui concerne le changement dans le niveau d'éducation, en 1970 aux États-Unis, 48,2% des immigrants avaient atteint le niveau supérieur (c’est-à-dire 13 ans de scolarité et plus), contre 36,9% en 1990. Au cours de la même période, ce pourcentage est en forte augmentation pour les natifs Américains. Il passe de 39,6% à 85,2% respectivement. Selon Lalonde et Topel (199! 2:89), cités de Borjas (1994:1680), on attribue au moins deux tiers du déclin aux changements dans le niveau d'éducation atteint par les immigrants par rapport aux natifs.

Quant aux changements dans la composition par pays, le niveau moyen d'éducation atteint peut varier sensiblement avec le pays d'origine des immigrants. En se fondant sur Lalonde and Topel (1992), et sur Borjas (1992:41), Borjas (1994:1685) affirme que "le changement dans la composition par pays d'origine explique plus de 90% du déclin du niveau d'éducation et des salaires relatifs à travers les vagues successives entre 1960 et 1980 ". De plus, "il semble plus probable que les qualifications acquises dans un système d'économie avancée soient plus facilement transférables sur le marché de l'emploi des États-Unis. Car, une forte corrélation positive existe entre les salaires des immigrants aux États-Unis et le niveau de développement économique dans leur pays d'origine, tel que mesuré par le produit national brut par habitant (Guillermina Jasso et Mark ! Rosenzweig 1986)" (traduit de Borjas 1994:1687). Notons que l'effet de période peut affecter autant le salaire des immigrants que celui des natifs, en particulier pour les travailleurs de faible qualification.

1.3.3 - Effets d'endogénéité et compétence de l'immigrant

L'effet d'endogénéïté traduit les liens réciproques non seulement entre les immigrants et le choix de la localité d'accueil, mais également entre les immigrants et les natifs au regard de leur emploi et leurs salaires respectifs. Selon Friedberg et Hunt (1995:31), pour mesurer l’impact de l’immigration sur les résultats du marché de la main-d’œuvre des natifs, l’usage des variations transversales de la proportion des immigrants par ville ou par région se butte à deux difficultés.

D’abord le phénomène d’égalisation des prix peut neutraliser à long terme les différences de salaire, du fait de la mobilité de la main-d’œuvre et du capital. Ensuite, "les immigrants, qui sont sans doute les plus mobiles des travailleurs, iront probablement vers les régions où la loi de l’offre et de la demande d’emploi a engendré des salaires plus élevés. Du fait de cette endogénéïté, un économètre naïf pourrait conclure qu’une forte densité d’immigrants conduit à des salaires plus élevés. En fait, [...] les villes à plus haute densité d’immigrants, ont aussi des revenus moyens plus élevés. La corrélation entre ces deux variables est de 0,37" (notre traduction).

Borjas (1994:1687) souligne par ailleurs que "le flux immigrant, toutefois, n’est pas sélectionné par hasard à partir de la population des pays d’origine". Il s’appuie sur Borjas (1987) pour affirmer que "l'auto-sélection du flux immigrant génère une part des différences selon l’origine nationale" (notre traduction), en particulier pour le niveau d’éducation et les salaires des immigrants de sexe masculin en 1990. Selon lui, les modèles de régression décrivant comment les travailleurs s'auto-sélectionnent à travers les opportunités d'emploi remontent à Roy (1951). Ces modèles basés sur la distribution des salaires des immigrants dans leur pays d'origine avant la migration et ensuite dans le pays hôte, permettent de distinguer, comme nous l’avons vu plus haut (voir 1.2.1), trois sortes d'auto-sélection : positive, négative! et une troisième dite des réfugiés (Borjas 1989:466, 1994:1689).

- Égalisation des salaires entre immigrants et natifs : la loi de l’offre et de la demande de main-d’œuvre peut engendrer à court terme, des différences de salaires par région. Mais à long terme, et sous réserve des effets de cohorte mentionnés ci-dessus, c’est essentiellement la mobilité du capital et de la main-d’œuvre qui assurera une telle égalisation de salaires entre immigrants et natifs de mêmes caractéristiques. Quant à la comparaison entre différents groupes ou ethnies d’immigrants, Borjas (1994:1683) souligne que "la convergence intra-groupe n'est pas un phénomène intéressant si l'on cherche à identifier les groupes de travailleurs natifs les plus susceptibles d'être fragilisés par l'immigration, [...]. Les coûts et les bénéfices de l'immigration sont plus étroitement liés &agrav! e; la performance des immigrants par rapport à la moyenne de la population que par rapport à un sous-groupe non stochastique de cette population" (ici ce sous-groupe désigne les immigrants eux-mêmes) (notre traduction).

- Différence internationale dans la compétence des immigrants : il existe également des différences dues à la discrimination de certains groupes. Borjas (1994:1686) montre les niveaux moyens atteints en éducation et en salaire par les immigrants de sexe masculin selon le pays d'origine et par rapport aux natifs (États-Unis, 1990). Le tableau utilisé fait ressortir clairement la corrélation entre le niveau d'éducation ou de salaire et le niveau de développement économique du pays d'origine. Par ailleurs, plusieurs études se sont penchées sur la performance des immigrants sur le marché de l'emploi du pays d'accueil. Borjas (1994:1693) cite Beggs et Chapman (1991) pour l'Australie, Chiswick (1980) pour la Grande Bretagne, Dustmann (1993) et Pischke (1993) pour l'Allemagne, Friedberg (1993) pour Israël. Cependant, les études plus approfondi! es concernent le Canada avec Baker et Benjamin (1994), Wright et Maxim (1993).

Selon ces dernières études, le flux annuel d'immigrants au Canada au début des années 1990 était de l'ordre de 1% de la population. L'entrée au Canada était limitée, jusqu'en 1961, aux ressortissants de certains pays comme le Royaume Uni ou aux personnes dépendantes des résidents canadiens. Des changements politiques majeurs en 1962 et 1967 permirent d'abroger les restrictions selon la nationalité d'origine pour encourager le système de performances (voir 2.1-c en annexe I). En conséquence et à l'inverse de la situation de 1960, les immigrants canadiens de la fin des années 1970 étaient relativement plus éduqués (+1 point en moyenne) que leurs homologues américains. De plus au Canada, le salaire des immigrants était de 16% plus faible que celui des natifs, contre 28% de moins pour les immigrants par rapport aux natifs am! éricains (Borjas 1994:1694). Comme on le verra plus loin, ce système de point deviendra moins pertinent avec le temps.

Par ailleurs, 27% des immigrants canadiens provenaient d'Europe au cours des années 1980 contre seulement 10,4% pour les immigrants américains. Cependant, les performances espérées ou les salaires d'un groupe de nationalité d'origine spécifique au Canada et aux États-Unis entre 1965 et 1980 sont identiques. C'est donc le système de visas à points qui occasionne un flux d'immigrants plus performants au Canada à partir d'un pays d'origine donné (Borjas 1991:13). Ainsi, une bonne part de la différence entre le niveau moyen de qualification d'un immigrant au Canada par rapport aux États-Unis s'explique par la différence au niveau de la structure des immigrants selon le pays d'origine (Borjas 1994:1695).

On retient que les pays ayant un système d'entrée sélective "attirent" un courant d'immigrants relativement plus performant. C'est le cas de l'Australie qui applique un système de points semblable à celui du Canada. Selon Beggs et Chapman (1991), les immigrants australiens ont des salaires relatifs élevés. Par contre pour Pischke (1993), les immigrants allemands ont des salaires relatifs bas. Ces immigrants sont pour la plupart des travailleurs turcs admis au cours des années 1960.

La structure ethnique des immigrants est alors un déterminant primordial de leur performance relative sur le marché d’emploi du pays hôte. Néanmoins, l'étude de Long (1980) basée sur le recensement des États-Unis en 1970 prend en compte le sexe et suggère également une différence entre l'expérience du marché de travail des immigrantes et celle des immigrants.

1.3.4 - Conclusion

Pour l'essentiel, les effets d'âge, de cohorte ou de période peuvent biaiser les résultats. Ces effets d'âge et de cohorte sont faciles à contrôler en regroupant selon l'âge ou selon les cohortes d'arrivée des immigrants, surtout lorsque l'échantillon utilisé est relativement important. Mais il est pratiquement impossible d'isoler l'effet de période. On peut seulement le mesurer à l'aide du changement dans la composition ethnique des immigrants. Cette composition ethnique détermine pour une large part la performance relative des immigrants par rapport aux natifs. Enfin, le problème d'endogénéïté dû à la sélection des immigrants est moins évident à contrôler. Pour des caractéristiques de base données, on admet souvent que les immigrants en provenance d'un autre pays développé! ; sont plus aptes à réussir par rapport à leurs homologues d'un pays du tiers monde. Mais pour DeSilva (1992), cela relève plus de la discrimination dans le sens qu'on accorde des valeurs différentes aux qualifications, surtout celles acquises dans le pays d'origine avant d'immigrer.


2 - IMPACT DÉMOGRAPHIQUE DE L'IMMIGRATION INTERNATIONALE

De manière générale, on constate que par son apport direct (entrée des immigrants) et son apport indirect (fécondité des immigrants), l’immigration internationale dans les pays développés contribue pour une large part à la croissance de la population d’accueil. Ce qui permet, entre autres choses, d’arrêter ou de ralentir l’échéance de la décroissance prévisible de ces populations. Au cours des années 1990, les stocks de populations migrantes dans chacun des principaux pays développés à immigration internationale placent les États-Unis au premier rang mondial. Avec environ 20 millions de migrants, les États-Unis en effet arrivent loin devant les trois principaux pays de l’Union Européenne que sont la France, l’Allemagne et le Royaume Uni. Ces trois pays réunis en accueillent moins de 17 millions, y compris le! s réfugiés (voir tableau n°4 en annexe). Le Canada et l’Australie en ont quatre millions chacun, contre un peu plus d’un million pour le Japon et la Nouvelle-Zélande réunis. Mais cet ordre est entièrement inversé en considérant la proportion de la population totale. Ainsi, à la suite de l’Australie qui affiche plus de 23%, le Canada et la Nouvelle-Zélande arrivent dans le groupe de tête avec près de 16% chacun. Avec moins de 8%, les États-Unis occupent alors la cinquième place après la France qui en compte 10%. Le Royaume Uni et l’Allemagne suivent avec un niveau proche de 6,5% chacun.

Ces stocks et proportions résultent de l’application de politiques d’immigration différentes au cours des années antérieures. De telles politiques permettent notamment de contrôler et de réguler le volume et la composition des flux immigrants suivant des critères qui varient dans le temps et pour chaque pays. Aux États-Unis, il s’agit en l’occurrence du système de quotas appliqué notamment entre 1925 et 1960 et qui, en partant de la situation de 1920, visait à rétablir un équilibre souhaité de la composition des immigrants selon le pays d’origine. Au Canada, le système de visa à points introduit en 1967 et en application jusqu’à ce jour, permet aussi de contrôler la répartition des immigrants indépendants selon leur profession et en fonction des compétences recherchées dans ce pays. Dans les pays de l’Union E! uropéenne, cette politique d’immigration vise d’abord la libéralisation des mouvements de personnes, de capitaux et de biens et services entre les États membres de l’Union. Elle vise également une exclusion des immigrants non communautaires, et est renforcée par un réseau de traités et d’accords intergouvernementaux sans cesse actualisés. Il s’agit notamment du traité de Rome (1957), des accords de Schengen I (1985) et de Schengen II (1990), ainsi que du traité de Maastricht (voir annexe I-3.2).

Dans ce deuxième chapitre, nous passerons en revue les principales caractéristiques des conséquences démographiques de l’immigration internationale d’abord aux États-Unis et ensuite au Canada, avec une mention spéciale pour la province de Québec et pour Montréal. Les cas de la France, de l’Allemagne et du Royaume Uni seront également abordés à titre d’exemples des pays de l’Union Européenne.

2.1 - IMPACT DÉMOGRAPHIQUE AUX ÉTATS-UNIS

Ce pays accueille environ un million d'immigrants par an en incluant l'immigration illégale, avec près de 90% en provenance des pays d'Asie et des Amériques (Meissner et al. 1993). Mais ce nombre peut cacher des proportions d'immigrants encore très faible de l'ordre de 0,4% par an avec une population qui dépasse aujourd'hui 260 millions d'habitants. Par contre, les proportions d'étrangers qui résultent de l'accumulation des immigrants non naturalisés peuvent être importantes. Pour Borjas (1994:1668), les flux d’immigrants (en millions) au cours des décades successives entre 1880 et 1930 sont à peu près de 5,2 (1880-1889), 3,7 (1890-1899), 8,8 (1900-1909), 5,7 (1910-1919) et 4,1 (1920-1929). Ceci a pour conséquence des proportions respectives de 14,7%, 13,6%, 14,6%, 13,2% et 11,6% de population étrangère présente dans ce pays à la fin de chaqu! e décade. Après les restrictions à l'immigration intervenues en 1920, ces flux ont chuté jusqu'à environ un demi-million entre 1931-1940. À la fin des années 1960, la proportion d'étrangers n'était plus que de 4,7%. Mais cette proportion remonte à 6,2% entre 1971 et 1980, et à 7,9% avec 7,4 millions d'immigrants entre 1981 et 1990.

En 1990, l'immigration entrait pour 40% dans l'accroissement de la population, l'excès des naissances sur les décès comptant pour 60% (Body-Gendrot 1991:34). À partir des taux constatés, la même étude estimait qu'en l'an 2000, l'apport de l'immigration entrerait pour 71% dans l'accroissement démographique. Les États-Unis auraient cependant un pourcentage de population d'origine étrangère moins important que celui des pays européens. Avec 263,2 millions d'habitants et 2,0 enfants en moyenne par femme (World Population Data Sheet 1995), les États-Unis forment le pays le plus peuplé ayant une fécondité des plus fortes parmi les pays développés. À défaut d'études spécifiques sur la question, on peut très certainement dire que ce niveau de fécondité aurait été beaucoup plus bas,! sans l'apport (indirect) des nouveaux immigrants des pays du tiers monde connus pour leur plus forte fécondité.

En effet, le profil des nouveaux immigrants venus après 1965 a sensiblement changé. En 1960, l'Europe contribue encore aux deux tiers des entrées. En 1980, elle n'en assure plus qu'un neuvième, et les dix premiers pays d'émigration sont des pays d'Amérique Latine et surtout asiatiques avec au premier rang, le Vietnam, les Philippines, la Corée du Sud, la Chine (République Populaire et Taïwan), l'Iran et l'Inde. Contrairement aux Africains qui sont les moins nombreux, les Asiatiques et les habitants des Îles du Pacifique étaient au nombre de 6,9 millions en 1988, et représentaient 2,8% de la population américaine contre 1,7% en 1980. De plus, quatre Asiatiques sur dix vivent en Californie et 93% dans une zone métropolitaine. Leur âge moyen est de 30 ans contre 36 pour les Blancs. Le tableau 2 en annexe montre bien le changement du profil ethnique de ces immigr! ants entre 1960 et 1985.

L'immigration internationale aux États-Unis se caractérise aussi par sa concentration dans certains centres urbains. En 1980, les huit villes à forte population d'origine étrangère sont : Los Angeles, New York, San Francisco, Miami, Chicago, Houston, San Diego et Philadelphie (Body-Gendrot 1991:69). Si l'on écarte Los Angeles qui est une entité urbaine d'un type particulier (il s'agit d'une juxtaposition de collectivités s'étendant sur 120 kilomètres), on peut retenir trois villes de forte immigration aux États-Unis : New York, San Francisco et Miami où la proportion de population étrangère est de 30% et plus (voir tableau 3 en annexe).

Les États-Unis "absorbent" donc d'importants flux d'immigrants internationaux. Ceci se traduit par une proportion d'étrangers de l'ordre de 12% à 15% par décade entre 1881 et 1930 (contre 5% à 8% entre 1960 et 1990) et une fécondité de l’ordre de 2,0 enfants par femme, une des plus élevées parmi les pays développés.

2.2 - IMPACT DÉMOGRAPHIQUE Au Canada

Selon les données de Statistique Canada citées par Swan et al. (1991:8-9), le mouvement migratoire international au Canada est marqué par quatre périodes. D'abord entre la seconde moitié du XIXe et le début du XXe siècle où les flux atteignaient 150 mille, mais les soldes migratoires étaient nuls, voire négatifs. Ensuite entre 1900 et 1930 où les immigrations brutes annuelles ont parfois dépassé 400 mille, pour un solde annuel de près de 150 mille personnes. Entre 1930 et 1945, les mouvements étaient quasi nuls, surtout pour les entrées. Les soldes étaient donc négatifs mais faibles. Enfin, après la deuxième guerre mondiale et surtout à partir de 1967, les flux étaient variables. Ils culminaient à près de 300 mille immigrants autour de 1957 (après l’assouplissement en 1956 des condition! s d’entrée pour les candidats de l’Europe du Sud comme le Portugal, la Grèce et l’Italie), et des soldes oscillant entre 100 et 250 mille immigrants par an. Les immigrations connaissent à nouveau une baisse au cours des années 1990, à partir d'un sommet local situé entre 1992 et 1993.

En ce qui concerne la répartition géographique, l'immigration internationale au Canada, tout comme aux États-Unis ou dans d'autres pays développés, se concentre essentiellement dans quelques régions métropolitaines, en l'occurrence à Toronto, à Montréal et à Vancouver. Selon Beaujot (1995), dans la population de naissance canadienne, Montréal retient sa position historique de première ville du Canada, mais la population immigrante de Toronto est plus que trois fois celle de Montréal, parce que de cohorte en cohorte, Toronto (tout comme Vancouver) augmente son pouvoir d'attraction sur les immigrants, tandis que celui-ci est stable à Montréal et dans les autres régions métropolitaines. Avec la diversification de l'immigration et sa concentration surtout dans ces trois grandes villes, les minorités visibles 5 y sont également plus concentrées. Plus des deux tiers des minorités visibles habitent les trois grandes villes comparés à un tiers dans tout le reste de la population. Ainsi, 24% de la région métropolitaine de Toronto est de minorité visible, de même que 23% de celle de Vancouver et 10% de Montréal (Beaujot 1995:9).

5 Selon Beaujot (1995:1&6), l'immigration représente le principal déterminant des nouvelles ethnies au Canada, et le statut minoritaire a évolué au rythme des différents groupes qui se sont succédés avec les changements dans les courants migratoires. Ce furent d'abord les Français (à leur arrivée durant l'ancien régime), ensuite la population aborigène, puis les Anglais et à nouveau les Français vers 1805 et enfin les divers groupes d'immigrants des deux siècles suivants. En particulier, au groupe d'immigrants originaires surtout d'Asie, d'Amérique Latine ou d'Afrique et venus depuis les années 1970, on attribue actuellement le statut de minorité visible.

En 1996, la population immigrée totale atteint environ cinq millions pour l’ensemble du Canada (4971070). La part de l’Ontario dans cet effectif dépasse la moitié (55%) contre moins de 14% (13,4%) pour le Québec. La population immigrée à Toronto représente plus de 40% dans cette localité de 4,4 millions d’habitants contre une proportion de moins de 18% pour Montréal qui en compte 3,4 millions d’habitants. Par rapport à la population immigrée totale du Canada en 1996, Toronto représente donc près de 36% contre moins de 12% pour Montréal.

Par ailleurs, les comportements démographiques des immigrants tendent progressivement à se conformer avec ceux de la population de naissance canadienne, mais l’espérance de vie est marginalement supérieure chez les immigrants. Une étude de Choinière (1993) au niveau des agrégats sur l'Île de Montréal, indique cependant une différence d'environ trois ans d'espérance de vie à la naissance entre certaines catégories d'immigrants par rapport aux natifs. L'avantage des immigrants est attribué à la sélection qui favorise seulement l'entrée des personnes en bonne santé.

2.3 - QUELQUES PARTICULARITÉS DU QUÉBEC ET DE MONTRÉAL

2.3.1 – La population immigrée au Québec et à Montréal

Comme on vient de le voir, les effectifs de population immigrée sont nettement plus importants à Toronto par rapport au Québec. Mais en considérant les effectifs pour chaque province, on constate que l’immigration internationale est plus concentrée à Montréal qu'à Toronto. En effet selon Termote (1992 : 29), Montréal compte 89% des immigrants internationaux admis au Québec en 1986-1989, contre 62% de ceux admis en Ontario pour Toronto. En 1996, ces proportions sont restées quasiment aux mêmes niveaux de 65% pour Toronto contre plus de 88% pour Montréal. Ainsi, Montréal renferme une plus importante part de la population immigrée du Québec que Toronto par rapport à l’Ontario, et constitue donc un centre d'intérêt particulier pour une étude de l'immigration internationale.

2.3.2 - Études démographiques sur le Québec et sur Montréal

Les travaux de Ledent (1993) montrent que l'immigration internationale peut avoir un impact sensible sur l'évolution démographique du Québec, vu sa faible fécondité. L'auteur utilise un algorithme de projection basé sur la généralisation du modèle classique de Leslie pour désagréger la population selon deux régions, le Québec et le Canada, et selon quatre groupes de naissance : (Québec, hors Québec au Canada, non immigrant né au Canada et immigrant). La population de départ est celle de 1986 telle qu'estimée par le Bureau de la Statistique du Québec (BSQ) sur la base du fichier de la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) (6753 contre 6532 milliers au recensement). Six hypothèses de volume annuel brut d'immigration (0, 15 000, 30 000, 45 000, 60 000 et 75 000), sont combin&ea! cute;es à six niveaux d'indice synthétique de fécondité (1,35, 1,50, 1,65, 1,80, 1,95 et 2,10), pour 36 scénarios. Celui de base reprend la situation de l'époque (45 000 et 1,65). L'immigration internationale à destination du reste du Canada est fixée à 205 000. Les conclusions importantes portent sur les trois éléments suivants :

  • Impact sur la taille de la population : le maintien des valeurs actuelles des deux principaux paramètres (45 000 et 1,65) ne peut empêcher la population québécoise de décroître à partir des années 2030. Pour empêcher une telle décroissance, il faudrait augmenter le niveau annuel d’immigration de 45 mille à 60 mille ou celui de l’indice synthétique de fécondité de 1,65 à 1,80 ou encore accroître de moitié de chacun de ces deux indices. Dans les scénarios retenus, la fécondité a un rôle accélérateur, tandis que l'immigration a un effet élévateur de la taille de la population qui en résulte. Mais, l'effet de l'immigration l'emporte sur celui de la fécondité, à cause des bas niveaux de l'indice synthétique de fécondité (= 2,1).
  • Impact sur la structure par âge : Il est mesuré à l'aide de l'âge médian et du rapport de dépendance. L'arme de la fécondité est toujours plus efficace pour rajeunir la population, c'est-à-dire pour faire baisser l'âge médian. Ainsi, en passant du scénario de forte immigration et de faible fécondité (75 000 ; 1,5) à l'inverse (15 000 ; 2,1), l'âge médian baisse de 5 ans (44,3 à 39,3) à l'horizon 2066. Quant au rapport de dépendance, en maintenant la situation actuelle, ce rapport devient 0,5 en 2011, 0,65 en 2036 et 0,62 en 2066. Ainsi, les 65 ans et plus qui forment le tiers des dépendants, deviennent majoritaires à la fin de la période. À l'inverse, cette fois-ci c'est l'immigration qui est le moyen le plus efficace pour diminuer le rapport de dépendance.
  • Proportion d'immigrants : la fécondité et l'immigration ont, ici encore, des rôles diamétralement opposés. Plus l'immigration est forte, plus la proportion de population immigrée sera évidemment élevée. Cependant, toutes les naissances enregistrées sont implicitement comptabilisés pour les natifs, sans distinction de celles provenant des immigrants. Cela conduit à une sous-estimation parfois importante de la proportion relative de cette population immigrée, et inversement une surestimation de la part de la population native (voir à la fin de la présente section 2.3 pour ce qui concerne par exemple la région métropolitaine de Montréal).

Termote (1992) a étudié par ailleurs "la contribution de l'immigration internationale à la démographie montréalaise". Parmi les faits saillants ressortant de cette étude, on peut souligner :

  • l’importance croissante de l'immigration internationale à Montréal : le nombre d'immigrants internationaux à Montréal a quadruplé entre 1978 et 1991 tout comme une part importante et croissante (de 80% en 1978 à 91% en 1991) de l'immigration internationale destinée au Québec revient à Montréal. Ainsi, près des deux tiers de toute la population immigrée résidant au Québec en 1986 étaient concentrés dans 14 municipalités (toutes localisées sur l'Île de Montréal), avec 41% pour la seule municipalité de Montréal.
  • l’immigration et évolution démographique de l'Île de Montréal : la migration internationale joue un rôle fondamental dans l'évolution démographique de l'Île de Montréal, mais ce rôle est marginal dans le reste de la région métropolitaine et en dehors de celle-ci. En effet selon Termote (1992), sur l'ensemble du dernier quart de siècle, le nombre d'immigrants internationaux ayant déclaré avoir la région de Montréal comme destination (540 mille) est égale à l'augmentation de la population résidant dans la région.
  • l’impact indirect de l'immigration internationale : en 1990, 30% des naissances enregistrées sur les Îles de Montréal et Jésus étaient le fait de mères nées à l'étranger, qui ont un indice de fécondité près du double de celui de leurs consœurs nées au Canada. En outre, la moitié de l'augmentation de la natalité entre 1986 et 1990, et près de 40% de l'accroissement naturel de cette période, y sont dus à la population née à l'étranger.
  • L'émigration interne et internationale des immigrants internationaux : à court terme, les immigrants installés à Montréal émigrent surtout vers les autres régions du Canada. Mais à moyen et plus long terme (5 à 10 ans), Montréal les "retient" mieux que le reste du Québec qui, par seule émigration interne (surtout en faveur de Montréal), perd environ 25% des immigrants ayant 5 ou 10 ans de séjour, contre seulement 10% pour Montréal. Au Québec entre 1981 et 1986, il y aurait eu une perte nette de 8% parmi la population immigrée survivante en 1981, après des durées moyennes de séjour de 8 ans et de 13 ans. La déperdition par migration devient donc faible après une décennie de séjour, surtout en tenant compte de la mortalité qui commence sans doute à avoir un certain effet.

Enfin, dans le cadre d’une étude que nous menons actuellement sur l’apport démographique induit par les naissances des immigrants 6 dans la région métropolitaine de Montréal entre 1976 et 1996, en moyenne 22% des naissances enregistrées dans la région au cours de cette période proviennent des femmes nées à l’étranger. Cette proportion atteint 34% pour l’Île de Montréal. L’indice synthétique de fécondité pour ces femmes de la RMR-Montréal varie entre 1,9 pour la période 1981-1985 et 2,6 pour 1991-1995, avec une moyenne de 2,3 enfants par femme pour la période entre 1976 et 1995. Par contre en ce qui concerne les femmes natives, cet indice varie respectivement entre 1,4 (1981-1985) et 1,6 (1991-1995), avec une moyenne de 1,5 en 20 ans (1976-1995) pour ces femmes natives et 1,6 pour la population to! tale. De la même façon, le taux global moyen de fécondité générale au cours de la même période (1976-1995) est de 65,8‰ pour les femmes nées à l’étranger contre 47,3‰ pour les natives et 50,3‰ pour l’ensemble des femmes à Montréal. Nous en avons présenté les résultats un peu plus détaillés à Québec au 66e congrès de l’ACFAS (Association canadienne-française pour l’avancement des sciences), section démographie.

6 Au passage, nous remercions Michel PAILLÉ du Conseil de la langue française (Québec) qui nous a fourni les données utilisées sur les naissances.

2.4 - IMPACT DÉMOGRAPHIQUE DANS LES PAYS DE L'UNION EUROPÉENNE